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Les conflits territoriaux entre quartiers à Grand-Yoff

Introduction

Au Sénégal la structure administrative de base est la commune. Il en existe plus de 500 depuis la dernière réforme de 2008. Ces communes disposent de relais locaux officiels ancrés dans les différents secteurs de leur territoire. En zone urbaine ce sont les « délégués de quartier » qui constituent ces relais et en zone rurale les « chefs de village ». Un délégué de quartier dispose d’un certain nombre de prérogatives. Il est un lien entre la commune et les habitants et doit faire part des préoccupations locales des habitants ainsi qu’accompagner les projets de la mairie dans son quartier. Il peut délivrer des certificats de naissance, de décès ou de résidence. Sa maison est signalée par un drapeau Sénégalais et il perçoit une indemnité de 50 000 FCFA par mois. Chaque quartier doit être clairement délimité et comprend un nombre raisonnable d’habitants ne dépassant pas quelques milliers.

Néanmoins, il n’est pas rare que la délimitation des quartiers soit floue et qu’il existe un certain nombre de conflits territoriaux entre quartiers limitrophes.

Nous avons choisi d’étudier ce sujet pour plusieurs raisons. Premièrement, il est nécessaire de disposer du découpage de base de la commune que constituent les quartiers. Deuxièmement, il est important de connaitre et localiser tous les délégués de quartier qui servent de relais pour les interventions de la mairie, d’Enda ou d’autres intervenants. Enfin il est utile de connaitre précisément les secteurs conflictuels entre quartier. Pour ce faire,  nous avons contacté la mairie et obtenu une liste de délégués de quartiers. Nous avons contacté tous les délégués de quartier figurant sur la liste mais nous avons constaté que certains secteurs de Grand-Yoff n’y figuraient pas. Par le biais d’autres délégués de quartier ou de Grand-Yoffois installés dans la commune depuis longtemps nous avons pu contacter et rencontrer les délégués manquant. Concernant les opérations de cartographie nous avons toujours procédé de la même façon. Accompagnés du délégué ou d’un de ses représentants nous avons fait le tours du quartier et enregistré les limites revendiquées par chaque intervenant à l’aide d’un GPS. Il nous a suffi par la suite de réunir l’ensemble des relevés et d’isoler les zones en superposition.

Nous tenons à réaffirmer notre rôle d’observateur. Nous ne souhaitons ni ne voulons prendre partie ou trancher les conflits mis en lumière par notre analyse. Nous ne faisons que rendre compte des réalités du terrain et ne préconisons pas de solution. Nous laissons le soin aux délégués, à la mairie ou à toute autre autorité compétente de travailler à leur résolution.

Les quartiers de Grand-Yoff

Il peut exister une certaine confusion sur le nombre total de quartier de la commune et sur le nombre de délégué officiellement reconnu par la mairie. En croisant différentes sources d’information nous pouvons affirmer qu’il existe :

  • 66 quartiers officiels (reconnus par la mairie) dont trois étaient au moment de notre passage sans délégué, ces derniers étant décédés récemment.
  • 1 quartier dont le délégué n’est pas reconnu par la mairie.
  • 6 quartiers n’ont pas d’existence propre et sont rattachés à d’autres quartiers.

La quasi-totalité des quartiers de Grand-Yoff forment des entités de 100 à 500m de côté. Ce qui équivaut à des superficies comprises entre 10 000 et 250 000 m². La taille moyenne est de 68 221m² et la taille médiane 48 835m². Deux quartiers se distinguent fortement des autres de par leur très grande taille : « Scat Urbam 2 » et le quartier de la « zone de captage » qui mesure à lui seul près d’1 km². De manière générale les quartiers traditionnels de Grand-Yoff sont relativement petits et compacts, tandis que les quartiers des cités nouvelles qui disposent d’un plan d’aménagement sont plus grands (voir Carte 1). Cela s’explique aussi par la plus forte densité de population dans la partie traditionnelle de Grand-Yoff. Dans cette zone, de trop grands quartiers seraient difficilement gérables.

En moyenne 2 000 personnes vivent dans chaque quartier. Seul un quart des quartiers héberge une population supérieure à 3000 personnes. Le quartier le moins peuplé abrite 800 personnes et le plus peuplé 10 000. La population par quartier n’est jamais disproportionnée mais elle se concentre dans des quartiers en général très petits, la densité est donc en général très forte (voir notre article « Grand-Yoff : Grand-Yoff, un quartier aux très fortes densités »).

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Carte 1:  Carte des densités de population et des quartiers de Grand Yoff selon leur taille

Des limites floues à l’origine de conflit

En plus du flou sur le nombre total de quartier, il existe un problème de délimitation entre les quartiers de Grand-Yoff. Au fur et à mesure de nos relevés de terrain, il est devenu clair que de très nombreux quartiers n’avaient pas de limites clairement établies et que de très nombreux secteurs étaient revendiqués par deux voire trois quartiers en même temps.  Les problèmes de l’absence de limites claires entre quartiers est un sujet connu par les habitants comme les autorités locales depuis longtemps. Cette présente étude ne révèle pas un problème inconnu mais permet de cartographier et documenter cette thématique sensible.

Nous avons pu recenser l’existence de 41 conflits impliquant 41 quartiers dans toute l’étendue de la commune. Ces chiffres très importants confirment l’existence de cette difficulté et permettent d’en révéler l’ampleur. En effet, ramenés au nombre total, près de deux quartiers sur trois sont dans une situation où au moins une partie du secteur qu’ils revendiquent est contestée par un autre quartier. Le cas le plus simple de conflit possible est la revendication par deux quartiers d’une même zone. Néanmoins certains conflits sont parfois beaucoup plus complexes. Cinq secteurs sur 41 sont ainsi revendiqués non par deux mais par trois quartiers.

CARTE DES CONFLITS

Carte 2: Carte des quartiers impliqués dans des conflits

CARTE_CONFLITS

Carte 3: Localisation des conflits et des quartiers de Grand-Yoff.

D’autre part il est fréquent qu’un quartier soit impliqué dans plus d’un conflit. Ainsi, 21 quartiers sur les 41 identifiés sont en conflit avec plus d’un de leur voisin, chiffre qui monte parfois jusqu’à quatre.

Nombre de quartier en conflit avec :

1 quartier

20

2 quartiers

11

3 quartiers

8

4 quartiers

2

TOTAL

41

Les superficies contestées représentent au total 530 000 m² soit 9% de la superficie totale. Au niveau d’un quartier, les superficies en conflit occupent en moyenne 12 900m² soit 14% de la totalité d’un quartier mais il est fréquent que la portion de terrain contestée de certains quartiers dépasse le tiers, la moitié voir les trois quart de la superficie totale. Dans certains cas, les conflits sont si nombreux que la totalité du quartier est revendiquée par d’autres.  En général les zones disputées sont relativement espacées. Néanmoins, dans la zone d’Arafat, la situation est particulièrement conflictuelle. La moitié des zones de conflits de la commune y sont situés alors que ne s’y trouve que 18% des quartiers. La totalité des douze quartiers qui constituent le secteur d’Arafat sont en conflit et les secteurs posant problème occupent plus de la moitié de huit des douze quartiers. Il existe même un quartier entièrement revendiqué par ses voisins.

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Carte 4 et 5: En haut un quartier entièrement revendiqué par ses voisins, en bas un quartier plus classique avec une portion conflictuelle minime.

Des répercussions importantes

La source de ces conflits est en général difficile à éclaircir. L’origine est souvent lointaine et multifactorielle. Un facteur est néanmoins souvent cité : l’aspect politique. Il semble que l’état ou la mairie ont pendant certaines périodes multiplié le nombre de délégués dans le but de se créer une clientèle électorale sans qu’il n’existe de réel besoin de nouveaux quartiers. Des quartiers historiques se sont vus dépossédés de certains secteurs qui ont été confiés aux nouveaux quartiers sans jamais les accepter.

La réalité et l’intensité des conflits sont très variables. Ils peuvent être parfois mineurs et découlent d’un simple flou qui n’avait jamais été clarifié entre deux délégués. Ainsi, au moins deux délégués prévenus par le laboratoire ont tout de suite réglé le problème en s’attendant à l’amiable. Néanmoins dans certains cas la situation est autrement plus tendue et les conflits que nous avons pu localiser sont connus et revendiqués par les deux parties. Ces conflits peuvent perdurer sur plusieurs générations. Des disputes y éclatent régulièrement et peuvent parfois dégénérer en violence. D’après nos observations, il est probable qu’une dizaine de conflits puissent être réglés sans trop de difficultés laissant un noyau de 20 à 30 conflits plus compliqués à solutionner.

Au total, nous estimons à 114 000 le nombre d’habitants vivant dans des quartiers affectés par des querelles et 27 728 vivant directement dans les zones disputées soit 15% de la population totale. Ces dizaines de milliers de personnes sont contraintes de vivre dans un flou juridique pour l’obtention de divers certificats administratifs en plus de subir ces conflits territoriaux, sources de tension supplémentaire.

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